Trump offre à ce sommet asiatique « sans envergure » son moment de gloire.
Un sommet diplomatique se définit généralement par ceux qui y participent, les accords qu’ils signent et les communiqués qu’ils publient. Cependant, le 35ᵉ Sommet de l’ASEAN à Bangkok s’est distingué par ceux qui n’y ont pas assisté. Cet événement de novembre 2019 est devenu le moment où Trump a offert à « l’inoffensif » sommet asiatique son heure de gloire — non pas par l’engagement, mais par un affront très médiatisé qui a mis à nu les faiblesses structurelles du bloc d’Asie du Sud-Est et les dures réalités de la rivalité grandissante entre les superpuissances américaine et chinoise.
La décision du président américain de l’époque, Donald J. Trump, de boycotter le sommet et d’y envoyer une délégation de second rang n’était pas une simple erreur diplomatique ; ce fut un séisme stratégique. Elle a provoqué une réplique de la part des dirigeants de l’ASEAN, accéléré le virage économique de la région vers la Chine et scellé un héritage de désengagement américain que les États-Unis peinent encore à inverser, même fin 2025.
Faits essentiels : les répercussions du sommet de Bangkok 2019
La délégation américaine : Trump a envoyé le conseiller à la sécurité nationale Robert O’Brien et le secrétaire au commerce Wilbur Ross, une nette régression par rapport à 2018 (le vice‑président Mike Pence) et 2017 (Trump lui‑même).
La contre‑attaque de l’ASEAN : En réponse, seuls trois des dix dirigeants de l’ASEAN ont participé à la réunion ASEAN‑États‑Unis. Les chaises vides ont envoyé un message clair.
La présence chinoise : Tandis que Washington réduisait sa délégation, le Premier ministre chinois Li Keqiang a pris part à de nombreux entretiens bilatéraux de haut niveau et a fortement promu l’accord commercial RCEP.
Accélération du RCEP : Le sommet s’est conclu sur une percée majeure : quinze nations sur seize (l’Inde s’étant retirée) ont finalisé le texte du Partenariat économique régional global (RCEP), le plus grand bloc commercial du monde, signé un an plus tard.
Enjeux économiques (2019) : Les échanges bilatéraux de biens et services entre les États‑Unis et l’ASEAN représentaient plus de 292 milliards $, et le stock d’investissements directs américains dépassait 329 milliards $, soit plus que l’investissement américain cumulé en Chine, au Japon et en Corée du Sud.
Anatomie d’un camouflet diplomatique
Pendant des décennies, le Sommet de l’Asie de l’Est (EAS), organisé chaque année par l’ASEAN, a été une pierre angulaire de la stratégie américaine dans l’Indo‑Pacifique. C’était le seul espace où le président américain pouvait s’asseoir avec les dirigeants de la Chine, de la Russie, du Japon, de l’Inde, de l’Australie et des dix membres de l’ASEAN. Le président Barack Obama, architecte du « Pivot vers l’Asie », y avait assisté chaque année.
Donald Trump, en revanche, se méfiait des forums multilatéraux et privilégiait les accords bilatéraux. Sa politique « America First » avait déjà conduit au retrait du Partenariat transpacifique (TPP) en 2017, considéré par de nombreux analystes comme une victoire économique offerte à Pékin.
Une dégradation, puis un boycott
En 2017, Trump assista au sommet de Manille. En 2018, il envoya Mike Pence. Mais en 2019, dépêcher un conseiller non membre du cabinet fut perçu comme une provocation. L’invitation de Trump à un « sommet spécial » aux États‑Unis fut interprétée comme une compensation condescendante.
La réponse de l’ASEAN fut discrète mais redoutable. Lors de la réunion ASEAN‑États‑Unis du 4 novembre 2019, seuls le Premier ministre thaïlandais Prayut Chan‑o‑cha (hôte du sommet), le Premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc (président entrant) et le Premier ministre laotien Thongloun Sisoulith étaient présents. Les sept autres pays envoyèrent leurs ministres des Affaires étrangères, égalant ainsi le niveau protocolaire de la délégation américaine.
« Les chaises vides ont constitué un reproche puissant et sans précédent », observa Thitinan Pongsudhirak, directeur de l’Institut des études de sécurité et internationales de l’Université Chulalongkorn. Le message était clair : l’ASEAN, tout en restant avide d’un engagement américain, refusait d’être traitée comme un acteur secondaire.
Un vide rapidement comblé
L’absence américaine offrit à la Chine une occasion parfaite d’affirmer sa diplomatie. Tandis que Robert O’Brien dénonçait les « intimidations » de Pékin en mer de Chine méridionale, le manque de présence présidentielle affaiblissait son message.
Diplomatie économique chinoise : Le Premier ministre Li Keqiang, omniprésent, participa à toutes les réunions, mena des bilatérales productives et présida le 3ᵉ Sommet du RCEP. Les quinze nations restantes annoncèrent alors la conclusion du texte de l’accord. Celui‑ci, porté par Pékin après le retrait américain du TPP, visait à intégrer plus étroitement les économies régionales autour de la Chine.
La comparaison était frappante : alors que les États‑Unis parlaient de sécurité, la Chine livrait des avantages économiques tangibles.
Le « bloc inoffensif » trouve sa voix
Souvent critiquée comme organisation « sans dents », l’ASEAN fonctionne par consensus et hésite à affronter Pékin sur la mer de Chine méridionale. Ses déclarations sur le sujet restèrent prudentes, appelant uniquement à la « retenue » et à la « non‑militarisation ».
Pourtant, le sommet 2019 révéla une autre forme de puissance : un front diplomatique uni. En parallèle, la finalisation du gigantesque accord RCEP — malgré le retrait de l’Inde — montra la capacité institutionnelle du bloc. Ironie du sort : c’est Trump qui, en s’absentant, donna à l’ASEAN son « moment de gloire ». Privée de soutien américain, l’organisation affirma sa centralité en bâtissant un cadre régional autonome.
Le paradoxe économique du désintérêt américain
Le camouflet de 2019 fut d’autant plus choquant qu’il contredisait la réalité économique. Les États‑Unis demeuraient le principal investisseur dans la région.
Stock d’IDE américain (fin 2018) : 329 milliards $, soit davantage que les stocks chinois (102 milliards), japonais (109 milliards) et sud‑coréens (61 milliards) réunis.
Bloc RCEP (novembre 2019) : les quinze nations impliquées représentaient environ 30 % du PIB mondial et de la population mondiale.
Commerce ASEAN‑États‑Unis (2019) : 292 milliards $ d’échanges bilatéraux, avec un excédent américain dans les services de 14,9 milliards $.
Ces chiffres illustrent un paradoxe : Washington cédait de l’influence dans une région où ses entreprises dominaient largement.
Réactions officielles et analyses
Officiellement, les déclarations du sommet restèrent diplomatiques, mais le message sous‑jacent était limpide.
La position américaine : Robert O’Brien lut une lettre de Trump invitant les dirigeants à un sommet aux États‑Unis et dénonça les « intimidations de Pékin ». Son discours, bien que pertinent, perdit en poids faute d’être prononcé par le président lui‑même.
L’analyse des experts : Gregory B. Poling (CSIS) qualifia l’épisode de « désastre sans atténuation pour la politique étrangère américaine ». L’absence présidentielle, écrivit‑il, « a aspiré tout l’oxygène de la pièce », laissant place à un récit centré sur le désengagement américain.
Le point de vue régional : Pour les diplomates et acteurs économiques d’Asie du Sud‑Est, le signal était clair : les États‑Unis n’étaient pas fiables. Un diplomate de l’ASEAN confia au Straits Times : « On ne peut pas simplement apparaître tous les deux ou trois ans et s’attendre à être pris au sérieux. En Asie, la constance est la monnaie de la diplomatie. »
Ce qui a suivi : un héritage durable
Les conséquences du camouflet furent rapides et durables.
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Le « sommet spécial » proposé à Las Vegas en mars 2020 fut annulé à cause du COVID‑19.
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Trump manqua également les sommets virtuels de 2020, tout en participant brièvement à celui de l’APEC.
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Le RCEP fut signé en novembre 2020 et entra en vigueur en janvier 2022.
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L’administration Biden tenta de renouer : le président assista au sommet 2022 au Cambodge et accueillit un sommet ASEAN‑États‑Unis à Washington. Mais il sauta celui de 2023 à Jakarta, envoyant la vice‑présidente Kamala Harris, ce qui rouvrit les plaies.
Le sommet de Bangkok 2019 demeure un tournant historique : le moment où la doctrine « America First » entra en collision avec la « voie de l’ASEAN ». Les États‑Unis ont révélé un engagement vacillant ; l’ASEAN, elle, a prouvé sa capacité à s’intégrer économiquement sans attendre une superpuissance distraite.
En fin de compte, « l’heure de gloire » du sommet fut un éclat irrévocable : elle a mis en lumière le vide au cœur de l’architecture régionale et la course du bloc « inoffensif » pour le combler — une course qui continue de définir le paysage géopolitique indo‑pacifique en 2025.
