Bill Gates défend la priorité accordée au bien-être humain par rapport aux objectifs d’émissions
Bill Gates, cofondateur de Microsoft et philanthrope, a publié un mémo de 17 pages le 28 octobre 2025, intitulé “Three Tough Truths About Climate”. Ce document, publié sur sa plateforme Gates Notes, représente une évolution significative de sa position publique sur le changement climatique. Paru juste avant le sommet COP30 de l’ONU à Belém, au Brésil, qui commence le 10 novembre 2025, le mémo critique ce que Gates appelle la “vision apocalyptique” du changement climatique et plaide pour un pivot stratégique dans les priorités mondiales. Il argue que, bien que les impacts climatiques soient graves, ils ne mèneront pas à la fin de l’humanité, et que les ressources devraient être allouées en fonction de leur impact direct sur le bien-être humain, comme la réduction de la pauvreté et des maladies, plutôt que de se focaliser uniquement sur la réduction des émissions ou les objectifs de température. Cette approche vise à rendre l’action climatique plus efficace et politiquement viable, surtout au milieu de budgets d’aide en diminution et de résistances politiques dans des endroits comme les États-Unis sous l’administration Trump.
Gates souligne que le mémo n’est pas un rejet des risques climatiques, mais un appel à des stratégies plus intelligentes et intégrées. Il s’appuie sur ses décennies d’expérience via la Bill & Melinda Gates Foundation et Breakthrough Energy, où il a investi des milliards dans la santé, les vaccins et les technologies propres. Le document défie la communauté climatique à mesurer le succès non seulement en degrés de réchauffement, mais en vies améliorées, particulièrement dans les nations équatoriales les plus pauvres confrontées à des sécheresses, des inondations et des pénuries alimentaires. En reformulant le débat, Gates cherche à combler l’écart entre les objectifs climatiques et les objectifs plus larges de développement, en veillant à ce que des actions comme le déploiement d’énergie propre abordable répondent aussi aux besoins humains immédiats.
Arguments centraux du mémo
Gates structure son mémo autour de trois “vérités difficiles” qui sous-tendent son appel au changement, en mélangeant données, analyse économique et recommandations politiques. Ces vérités mettent en lumière l’interaction entre les effets climatiques et la résilience humaine, en exhortant à se concentrer sur l’innovation et l’efficacité de l’aide.
Vérité 1 : Le changement climatique ne mettra pas fin à l’humanité, mais il nuira de manière disproportionnée aux pauvres. Gates contredit directement les récits apocalyptiques, affirmant : “Bien que le changement climatique aura des conséquences graves – particulièrement pour les personnes dans les pays les plus pauvres – il ne mènera pas à la disparition de l’humanité. Les gens pourront vivre et prospérer dans la plupart des endroits sur Terre dans un avenir prévisible.” Il cite des projections de baisse des émissions et le potentiel de l’innovation pour les réduire davantage, notant que la croissance économique dans les nations en développement pourrait atténuer les décès liés au climat de plus de 50%, selon des modèles de l’Université de Chicago. Cependant, il avertit que sans intervention, des changements graduels comme la hausse des températures pourraient aggraver la pauvreté, menant à plus de malnutrition et de déplacements en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Gates insiste sur le fait que la vraie menace est la vulnérabilité, pas le climat lui-même, et que la prospérité – via une meilleure santé et agriculture – renforce la résilience. Par exemple, il pointe comment la climatisation et les rendements accrus des cultures ont déjà atténué les risques liés à la chaleur dans les zones plus riches.
Vérité 2 : Les objectifs d’émissions à court terme détournent les ressources des solutions à fort impact. Une critique clé est la suremphasis sur les réductions de CO2 à court terme, ce que Gates dit qui retire des fonds des sauveurs de vies prouvés comme les vaccins. Il illustre cela avec un compromis stark : “Si nous arrêtons de financer tous les vaccins et que cela vous économise 0,1 degré, serait-ce un échange intelligent ?” Les vaccins, note-t-il, sauvent des vies pour environ 1 000 dollars chacun via des programmes comme Gavi, l’Alliance pour les vaccins, qui fait face à une coupe budgétaire de 25% des nations donatrices. Gates argue pour évaluer toutes les dépenses climatiques – adaptation, mitigation et innovation – sur la base de métriques de bien-être, comme les vies sauvées ou la pauvreté réduite par dollar. Il met en lumière des secteurs comme l’acier et le ciment, où les “primes vertes” (le coût supplémentaire des alternatives propres) restent élevées, les rendant inabordables pour les pays à revenu intermédiaire qui émettent le plus. L’innovation, insiste-t-il, est la voie à suivre : les investissements de Breakthrough Energy dans le solaire optimisé par l’IA et la capture de carbone visent à rendre ces primes négatives, permettant une adoption généralisée sans subventions qui pèsent sur les budgets.
Vérité 3 : Nous avons besoin d’un pivot stratégique à la COP30 pour intégrer le climat au développement humain. Gates appelle les dirigeants mondiaux à utiliser la COP30 comme un tournant, louant l’agenda du Brésil pour élever l’adaptation et le développement. Il propose des évaluations d’impact rigoureuses pour les fonds climatiques, demandant : Cette dépense réduit-elle la souffrance due à la chaleur, aux maladies ou à la faim ? Il critique l’objectif de 1,5 °C de l’Accord de Paris comme “impraticable” compte tenu des trajectoires actuelles, prédisant son dépassement d’ici 2028, mais réaffirme que chaque degré compte pour la stabilité. Au lieu d’opposer le climat à l’aide, Gates envisage des synergies : L’énergie propre réduit les émissions tout en fournissant une énergie bon marché pour sortir les gens de la pauvreté, et les investissements en santé rendent les communautés moins sensibles aux conditions météorologiques extrêmes. Il déplore les tendances mondiales de l’aide, avec les nations riches allouant seulement 1% de leurs budgets au développement (en baisse par rapport à des niveaux plus élevés), et exhorte à un portefeuille équilibré où la R&D énergétique complète le soulagement immédiat. Dans une interview CNBC, Gates a défendu cela comme intellectuellement solide, disant : “Je suis un activiste climatique, mais je suis aussi un activiste pour la survie des enfants.”
Tout au long, Gates utilise des données pour ancrer ses points : L’année dernière a été la plus chaude jamais enregistrée, avec 62 775 décès liés à la chaleur en Europe seule, et les nations insulaires perdant du territoire aux mers montantes. Pourtant, il note que des maladies comme le paludisme tuent bien plus annuellement, et que s’attaquer aux causes racines – pauvreté, infrastructures médiocres – produit des bénéfices composés. Sa vision est optimiste : Avec des politiques soutenant l’innovation, le monde peut atteindre le zéro net sans sacrifier le bien-être.
Réactions des experts et du public
Le mémo a allumé un débat polarisé, avec des réponses allant de l’endossement à une réprimande sévère, reflétant des tensions plus larges dans le discours climatique. Les soutiens y voient un reset pragmatique, tandis que les critiques craignent qu’il dilue l’urgence.
Voix de soutien : Julio Friedmann, scientifique en chef chez Carbon Direct, l’a qualifié d'”attendu depuis longtemps”, arguant qu’il recentre sur des actions qui coupent les émissions, boostent le bien-être et protègent les écosystèmes simultanément. “Sans assurer que les gens bénéficient de l’action climatique, les gens n’agiront pas”, a dit Friedmann à Axios. David Callahan d’Inside Philanthropy voit le virage comme politiquement astucieux, aligné avec des recherches montrant que l’optimisme motive plus l’action que l’alarmisme. L’emphase de Gates sur l’économie résonne aussi : Kevin Book de ClearView Energy Partners a expliqué : “Des désirs illimités et des ressources rares” signifient que même les milliardaires doivent prioriser, un principe s’appliquant aux gouvernements. Certains dans le monde philanthropique apprécient la défense du financement de la santé globale au milieu des coupes des États-Unis et de l’Europe.
Perspectives critiques : Des scientifiques climatiques comme Katharine Hayhoe arguent que le climat est inséparable de la pauvreté et de la santé, pas un “seau séparé”, et que les découpler affaiblit les solutions. Michael Oppenheimer de Princeton a averti que le mémo crée un “choix binaire trompeur typiquement promu par les sceptiques climatiques”, potentiellement armant les déniens qui minimisent les besoins en réduction d’émissions. Il a dit au New York Times : “Ses mots sont destinés à être mal utilisés par ceux qui ne voudraient rien de plus que détruire les efforts pour gérer le changement climatique.” Jeffrey Sachs l’a qualifié de “vague et non utile”, insistant sur le fait que la pauvreté et les objectifs de 1,5 °C sont compatibles si les lobbies des combustibles fossiles sont freinés. Les activistes s’inquiètent qu’il ignore les points de basculement – comme l’acidification des océans, la mort des coraux et l’effondrement des calottes glaciaires – qui pourraient cascader de manière irréversible, comme Gates l’a lui-même noté en 2021 : “Il y a des moments où les récifs coralliens meurent et ne se récupèrent jamais.” Le timing, après les licenciements chez Breakthrough Energy et la fermeture du bureau politique, alimente les spéculations d’un pivot à l’ère Trump.
La réaction publique en ligne a été mixte, avec certains louant le réalisme de Gates et d’autres l’accusant de privilège, compte tenu de sa fortune nette de 122 milliards de dollars qui lui permet des investissements parallèles. La couverture médiatique, du New York Times à Heatmap News, le cadre comme un “recul” par rapport à son livre de 2021 How to Avoid a Climate Disaster, où il stressait des transitions sans précédent. Gates, qui a fêté ses 70 ans le jour de la sortie et qui manquera la COP30, n’a pas commenté davantage mais a réitéré dans des interviews son engagement pour l’activisme climatique et de survie.
Implications plus larges pour la politique et la philanthropie
Le mémo de Gates arrive à un moment pivotal : Les émissions globales continuent de monter malgré les pledges de Paris, les budgets d’aide se rétrécissent (les coupes américaines sous Trump ont éviscéré les programmes de santé), et les vents politiques contraires – comme l’influence d’Elon Musk – challengent le soutien à l’énergie propre. Il pourrait influencer la COP30 en poussant pour des métriques basées sur le bien-être dans la pledge de finance climatique annuelle de 100 milliards de dollars, en veillant à ce que les fonds ciblent les populations vulnérables. Pour les philanthropes, il souligne la mesure rigoureuse de l’impact, comme Gates le fait avec les succès vaccinaux de Gavi versus les retours à long terme de l’énergie.
Pourtant, le débat met en lumière une tension centrale : Les gains de bien-être peuvent-ils substituer aux coupes d’émissions, ou doivent-ils s’aligner ? Gates parie sur l’innovation pour fermer les primes vertes, mais les sceptiques exigent des phase-outs plus rapides des combustibles fossiles. Alors que le monde se réchauffe – la chaleur record de 2024 soulignant l’urgence – son pivot teste si le mélange d’optimisme et de réalisme peut galvaniser l’action, ou s’il risque la complaisance. Ultimement, Gates positionne le climat comme “un enjeu très important” solvable via des efforts intégrés, en veillant à ce que personne ne troque des vaccins pour des fractions de degré.
